Analyse de l’affaire d’Ukraine

Je reproduis ci-dessous un article publié par Nicolas  Bárdos-Féltoronyi, professeur émérite de l’UCL.

JP. Duval

 

A propos de l’affaire d’Ukraine, je suis d’abord amené à formuler quelques remarques.

 

  1. Ces vingt dernières années, la décision politique des PECO de se joindre à l’UE s’est avérée économiquement désastreuse. En la préparant et après l’adhésion à l’UE, ces pays ont perdu près de la moitié de leur production industrielle et une partie considérable de leur production agricole.
  2. Ces pays ont aussi subi une dévaluation du potentiel humain de la population, avec une réduction sensible des conditions du travail, une fuite massive des cerveaux et une émigration des plus jeunes.
  3. Ils ont perdu le contrôle de leur système bancaire et de leurs principales entreprises, qui ont été absorbées par les multinationales principalement européennes. Certains de ces pays étant fort endettés auprès des banques, leur dépendance de ces dernières est devenue quasi absolue.

 

Dans l’hypothèse de l’admission de l’Ukraine, celle-ci n’avait guère de raisons d’espérer un meilleur sort. Dans les propositions budgétaires modestes de l’UE, l’Ukraine ne pouvait guère voir une compensation quelconque. Une partie de la population ukrainienne refuse de prendre considération cet aspect des choses et manifeste, avec le soutien visible d’un certain nombre de politiciens et diplomates ouest-européens et américains.

 

Plus fondamentalement, avec sa politique du « voisinage », l’UE a en réalité tenté à « arracher » l’Ukraine à la Russie. Il n’est guère étonnant que la tentative ait échoué. En fait, Moscou presse Kiev d’adhérer à l’Union douanière créée par la Russie avec d’autres ex-républiques soviétiques et Bruxelles déclare, à tort, incompatible cette adhésion avec l’accord d’association négocié.L’UE n’a au fond jamais accepté la politique de neutralité de l’Ukraine et ce, peut-être, sous l’influence des EUA. De son côté, Washington essaie constamment à grignoter la position de la Russie et ici, par le biais de l’Ukraine. Moscou évidemment ne se laisse pas faire et procède à des manœuvres diplomatiques habituelles des grandes puissances par l’usage alterné de la carotte et du bâton.

 

Enfin, en suspendant son accord d’association à l’UE, l’Ukraine a peut-être échappé de justesse à la mise en coupe réglée de son agriculture et de ses manufactures par des multinationales financières et agroalimentaires européennes et américaines qui en auraient profité en outre  pour prendre le contrôle des millions de hectares de terres les plus riches du monde. Du reste, on oublie que l’Ukraine est ipso facto et militairement neutre par disposition constitutionnelle.

 

Désormais, l’Ukraine attendra de meilleures conditions pour signer un accord d’association avec l’UE, a annoncé le président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, malgré l’opposition qui manifestait à Kiev pour réclamer la signature de l’accord. Le président ukrainien a défini cinq conditions, pour que son pays signe l’accord d’association avec l’UE. Il s’agit notamment de

Ø      la restauration de la coopération avec le Fonds monétaire international (FMI),

Ø      la révision des relations commerciales Ukraine-UE,

Ø      la participation de l’UE dans la modernisation du système de transport du gaz et

Ø      la levée de contradictions dans la coopération économique de l’Ukraine avec la Russie et les pays de l’Union douanière.

Le principal argument de Kiev contre l’accord commercial, c’est qu’il coûterait trop cher. Une des raisons pour lesquelles l’intégration de l’Ukraine avec l’UE coûterait tant est qu’elle empêcherait l’accès aux marchés traditionnels russes. L’UE s’est déclaré de ne pas en mesure de financer le manque à gagner.

 

Pour 2013, la Maison blanche avait alloué 100 millions de dollars pour le « soutien des processus démocratiques » en Ukraine. Par conséquent la rencontre entre l’ambassadeur américain, Nuland, et les leaders des partis d’opposition était en fait un compte-rendu des exécutants des manifestations devant le principal mécène des événements à Kiev. Il est à supposer qu’un consensus ait été trouvé – à en juger par les sourires paisibles des leaders de l’opposition et le commentaire de Nuland en personne, qui a qualifié l’entretien avec l’opposition de « fructueux ».

 

La stratégie non militaire des EUA, c’est-à-dire la mobilisation des moyens financiers dégagés via leurs ambassades, des fondations et les ONG, qui permettent d’entretenir à travers le monde des milliers d’associations et des dizaines de milliers ou plus de politiques, de « militants de la société civile » et de journalistes dans la propagation des thèmes et des images de la propagande américaine  fonctionne bien entendu en Ukraine aussi. Un sujet qui dérange, bien sûr… et dont les médias francophones préfère généralement ne pas parler, surtout dans les milieux qui vont à la mangeoire ! L’avantage de beaucoup de fondations US, pour ceux qui désirent s’informer, c’est qu’elles sont parfois transparentes. Ainsi, la grande fondation reaganienne NATIONAL ENDOWMENT FOR DEMOCRACY, qui publie régulièrement la liste de ses protégés et les montants alloués.

 

« Devant 200 000 manifestants anti-gouvernementaux (chiffres occidentaux) le sénateur étatsunien John McCain a déclaré le 15 décembre 2013 « Le monde libre est avec vous, l’Amérique est avec vous, je suis avec vous … Ukraine améliorera l’Europe et l’Europe améliorera l’Ukraine. » McCain et le président de la sous-commission Europe du Sénat américain Chris Murphy ont rencontré divers représentants de l’opposition comme l’ex-champion de boxe Vitaly Klitchko, l’ex-ministre de l’économie Arseny Yatsenyouk et le nationaliste d’extrême droite Oleh Tyahnybog. Tyahnybog jusque là était surtout connu pour ses prises de position antisémites.

 

Au même moment, le gouvernement des Etats-Unis suit aussi la pente de l’ingérence « Je ne vais pas entrer dans les détails (mais) nous envisageons certaines options politiques –bien évidemment aucune décision n’a été prise– et les sanctions en font partie », a déclaré la porte-parole de la diplomatie américaine Jennifer Psaki. Le même jour également, le secrétaire américain à la Défense Chuck Hagel a mis en garde son homologue ukrainien Pavlo Lebedev contre tout envoi de soldats contre les opposants: « Il a souligné les dégâts que pourraient causer toute intervention de l’armée pour réprimer les manifestations ».» (Ukraine : les Etats-Unis menacent, et McCain rencontre l’extrême-droite, AtlasAlternatif, 16 décembre 2013)

 

Je me demande quelle serait la réaction des « occidentaux » ou de nos « atlantistes » si les députés russes se promenaient et manifestaient dans les rues de Kiev contre le gouvernement du pays, si les ONG russes proches du gouvernement soutenaient des manifestations à Vienne (capitale d’un pays neutre comme l’Ukraine) ou si les ministères des affaires étrangères et de défense à Moscou profanaient ou menaçaient le président ou les ministres américains.

 

Un accord significatif slovaco-ukrainien : rapprochement progressif à l’UE ?

 

L’Ukraine a signé un accord de fourniture de gaz avec la Slovaquie en janvier 2014. L’accord est signé par Ukrtransgaz, la branche transport de l’entreprise publique ukrainienne Naftogaz, et l’exploitant slovaque de gazoducs Eustream. Selon l’accord, un renversement du sens de circulation du gaz sera mis en place entre les deux pays. Ainsi, Kiev pourrait acheter du gaz naturel de l’UE et en importer chaque année au moins 10 milliards de mètres cubes de gaz via la Slovaquie. Antérieurement, Kiev avait temporairement interrompu ses achats de gaz en provenance d’Europe en raison des coûts élevés.

 

L’Ukraine achète du gaz de l’UE à environ 400 dollars les 1 000 mètres cubes, alors que la Russie le lui vendait à un prix de 268,5 dollars les 1.000 mètres cubes au premier trimestre de 2013. Le pays s’approvisionne également en gaz auprès de l’énergétique allemand RWE en l’important via la Pologne et la Hongrie. L’an dernier, l’Ukraine a importé près de deux milliards de mètres cubes de gaz d’UE, alors qu’en 2013, l’Ukraine a acheté à la Russie 28 milliards de mètres cubes de gaz.

 

 

Nicolas Bárdos-Féltoronyi

Une réflexion au sujet de « Analyse de l’affaire d’Ukraine »

  1. L’article de M. Bardos, prof émérite UCL
    fait réfléchir.

    Ses arguments ne sont pas mis en avant par notre Presse. Pourquoi?
    Les lecteurs de ce site connaissent la réponse . Et trop de journalistes doivent servir , surtout en cette période de développement du numérique
    L’affrontement Russie/ USA est toujours présent .
    La guerre froide n’est plus aussi visible mais les intérêts économiques entre ces deux super puissances n’ont pas disparu.
    Les difficultés tant en Syrie, qu’avec l’Iran le prouvent chaque jour.
    La lutte pour la maîtrise des matières premières, surtout le,pétrole, reste préoccupante.

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